Le poids du nombre

Il devient assez courant aujourd’hui de pointer du doigt la croissance démographique comme cause majeure de problèmes écologiques contemporains (changement climatique, perte de biodiversité, etc.). Mais les choses sont plus compliquées.

Article paru dans le magazine Sciences Humaines, « Les Grands Dossiers des Sciences Humaines » n° 33 Décembre 2013/janvier-février 2014, p. 64-65, reproduit ici avec l’aimable autorisation du magazine.13844386622_GDSH_33_258

La crainte d’une explosion démographique qui mettrait en danger l’humanité n’est pas nouvelle – même si en certains lieux et à certains moments c’est plutôt la crainte de la dépopulation qui a préoccupé les élites (1). Thomas Malthus, dans son ouvrage Essai sur le principe de population (1798), fut l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme. Il n’était pas animé par un souci écologique, mais plutôt par l’impression que la production de nourriture ne pouvait en aucun cas suivre celle de la population. La croissance démographique britannique alors exponentielle ne pouvait à ses yeux que générer pauvreté, misère, troubles sociaux et compétition accrue pour survivre. Ce faisant il n’imaginait pas que les défis, démographiques ou autres, peuvent amener à des formes d’innovation et de résilience qui permettent de résoudre ces problèmes, comme l’a montré par exemple l’économiste Ester Boserup. Par un curieux transfert d’idées, Malthus inspira à Charles Darwin sa théorie de la « lutte pour la survie », laquelle amena à son tour Francis Galton (cousin de Darwin) à poser l’idée que les êtres humains pouvaient être sélectionnés comme des chevaux de course. Pour le courant eugéniste inspiré par Galton, les éléments les moins désirables de la population sont ceux qui se reproduisent le plus vite, entrainant une dégénération de la race. Ces théories racistes – ayant entrainé notamment des campagnes massives de stérilisation forcées – ont cependant été fortement discréditées après la Seconde Guerre mondiale (2).

L’espèce humaine est-elle un virus ?

Ce n’est que plus récemment que l’accroissement de la population mondiale a suscité des craintes plus spécifiquement liées à des considérations écologiques. Elle est maintenant largement répandue dans la culture populaire, par exemple dans des films comme Matrix où l’espèce humaine est comparée par les machines à un virus qui tue l’hôte sur lequel elle se développe) et parmi les intellectuels. James Lovelock, l’auteur de la théorie Gaïa, a ainsi récemment déclaré : « Ceux qui ne voient pas que la croissance de la population mondiale et le changement climatique sont les deux côtés d’une même pièce sont soit ignorants soit se cachent la vérité. Ces deux énormes problèmes environnementaux sont inséparables et discuter de l’un des problèmes en ignorant l’autre est irrationnel (3). »

La réalité est cependant beaucoup plus complexe. D’une part, une étude récente a conclu que « ce n’est pas la croissance de la population (urbaine ou rurale) qui est le moteur des émissions de gaz à effets de serre, mais plutôt la croissance des consommateurs et de leur niveau de consommation » (4). Les populations ayant les croissances les plus fortes sont aussi celles qui en général émettent le moins de gaz à effet de serre. Par comparaison, comme le remarquait déjà Paul Ehrlich auteur du best-seller La Bombe P. (1968), « la naissance d’un enfant américain est un 50 fois pire pour le monde que la naissance d’un enfant en Inde ».

Quid de la consommation des riches ?

L’exemple de la Chine démontre éloquemment ce phénomène : alors que la politique de l’enfant unique y est en place depuis 1979, les émissions de dioxyde de carbone se sont littéralement envolées. Pendant cette période, la population chinoise est passée d’environ 1 milliard à 1,3 milliard d’individus, soit une augmentation d’un tiers, tandis que les émissions de dioxyde de carbone étaient, elles, multipliées par plus de 4, une augmentation 12 fois plus rapide. Ce n’est donc pas la croissance démographique, mais bien la hausse du niveau de vie qui entraîne une explosion des émissions de GES.

Faut-il, dès lors, arrêter de faire des enfants pour « sauver la planète » ? Pour les habitants des pays développés comme la France, il faudrait faire la démonstration que les couples sans enfants ont un impact moindre que ceux avec des enfants, ce qui n’est pas évident car le surcroît de revenu disponible conduit parfois à des comportements plus énergivores (vacances lointaines en avion, par exemple). Dans les pays du Sud, paradoxalement, la diminution du nombre d’enfants a plutôt tendance à augmenter les émissions de gaz à effet de serre par accroissement du niveau de vie. Quant à vouloir limiter par la persuasion ou la contrainte le nombre des enfants (il s’agit en général de ceux des autres), les expériences historiques montrent que les résultats sont souvent peu concluants, et engendrent souvent de graves violations des droits de l’homme (de la femme surtout). Ces campagnes antinatalistes ont eu également des graves effets pervers dans les pays où elles ont été menées, en dénigrant les familles nombreuses et faisant porter aux enfants la responsabilité de la pauvreté (5).

Comme le faisait remarquer récemment un chroniqueur britannique, il existe plusieurs associations faisant campagne pour limiter la population mondiale (en visant surtout les pays d’Afrique ou d’Asie), mais aucune dont le but est de limiter la consommation des super-riches, ceux qui peuvent se payer des yachts consommant 3400 litres de fuel par heure (soit près de 60 litres du kilomètre) ou des piscines découvertes chauffées toute l’année. Avant de se préoccuper de la croissance démographique des populations qui n’émettent pratiquement aucun CO2, il vaudrait mieux commencer par bien identifier les problèmes et faire le ménage à notre porte.

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Notes :

(1) Il faut faire la distinction entre des craintes locales ou nationales de déclin démographique avec des inquiétudes globales de surpopulation en lien avec la capacité de la Terre à supporter ses habitants. Les inquiétudes de déclin étaient bien présente en France au XVIIIe siècle par exemple et ont ressurgi à plusieurs périodes comme après la guerre de 1870 ou celle de 1940 (où la défaite a été en partie attribuée à l’affaiblissement numérique de la France face à l’Allemagne) ; on retrouve encore ces craintes aujourd’hui en rapport avec le paiement des retraites ou le vieillissement de la population (voir le rapport Spidla pour la Commission européenne, 2005 – http://register.consilium.europa.eu/pdf/fr/05/st07/st07607.fr05.pdf).

(2) Matthew Connelly Fatal misconception: the struggle to control world population. Belknap Press, 2008.

(3) James Lovelock, “Greens “hiding from the truth” on population and climate change”, Communiqué de Presse de l’Optimum Population Trust, 26 août 2009, www.populationmatters.org/2009/press/gaia-scientist-opt-patron/.

(4) David Satterthwaite, “The implications of population growth and urbanization for climate change” Environment and Urbanization 21, no. 2 (October 1, 2009): 545-67).

(5) Enquête de l’Unicef, citée par Claire Sugier, Haiti Terre Cassée, L’Harmattan, 1996, p. 159.

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