Quelques enseignements de l’histoire à propos du changement climatique

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Je poste ce deuxième texte, écrit cette fois à l’occasion du sommet de Cancun sur le changement climatique en Novembre 2010. Le texte original est sur le site du Monde.fr.

A l’approche du sommet de Cancun, l’heure est au pessimisme. D’un côté, des récents sondages en France, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne montrent un recul marqué du nombre de ceux qui s’inquiètent du changement climatique. D’un autre côté, nombreux sont ceux qui affirment qu’un accord sur le climat paraît de toute façon impossible. Beaucoup se désintéressent du sommet – voire souhaitent qu’il échoue – tant ils estiment que les mesures qui seront prises risquent d’être insuffisantes par rapport à l’urgence du problème et aux enjeux.

Déjà, l’an dernier, peu avant Copenhague, le climatologue James Hansen suggérait qu’il vaudrait mieux pour la planète que le sommet s’achève sur un échec, plutôt que sur un accord imparfait. Hansen rapprochait notre attitude vis à vis du changement climatique de celle adoptée par les anti-esclavagistes au dix-neuvième siècle, et déclarait dans une interview : “Face à ce genre de questions, il n’y a pas de compromis possible. On ne peut pas proposer… ‘réduisons le nombre d’esclaves de 50% ou 40%'”.

Hansen a raison de nous avertir qu’un compromis peu ambitieux pourrait donner au public l’impression que le problème du changement climatique a été résolu, et que, parce qu’un accord a été signé, nous pouvons continuer à vivre comme avant. Il a également raison de faire le parallèle entre l’esclavage et le changement climatique : l’esclavage, et la consommation effrénée des énergies fossiles, dérivent tous deux du même désir, profondément humain, de “pouvoir”, de confort et de facilité, et tous deux ont de graves conséquences pour les plus pauvres de cette planète. Les similarités et les parallèles dans l’utilisation des énergies fossiles et des esclaves sont nombreux et frappants, comme je le montre dans un article de la revue Climatic Change (et dans mon livre Des esclaves énergétiques: réflexions sur le changement climatique).

Cependant, Hansen a tort d’affirmer qu’il n’y eut pas de compromis durant les campagnes pour l’abolition de l’esclavage ; et cette affirmation, ainsi que les positions manichéennes de certains, risquent de conduire les dirigeants du monde qui s’apprêtent à se réunir à Cancun à des conclusions tout à fait erronées.

L’esclavage a été, de fait, aboli par une série de “ruses” et de compromis. Les militants abolitionnistes en Grande-Bretagne réalisèrent très rapidement qu’il était illusoire d’espérer abolir l’esclavage d’un seul coup, et choisirent en conséquence de concentrer initialement leur campagne contre la traite. Après que plusieurs tentatives de faire voter directement par le parlement une loi contre le commerce des esclaves eurent échoué, un projet de loi édulcoré fut introduit subrepticement, ayant seulement pour but d’interdire aux négriers britanniques de commercer avec des colonies étrangères. Cette stratégie astucieuse, évitant toute référence à des motifs humanitaires, permit au projet de ne pas être immédiatement remarqué par le lobby esclavagiste. L’accent mis sur l’intérêt militaire et national était difficile à attaquer et le projet fut aisément adopté en 1806.

Cette loi apparemment innocente faisait partie d’une tactique visant à affaiblir petit à petit les puissants groupes de pression qui défendaient la traite. Cette stratégie aboutit enfin à l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises en 1833, après de nombreux autres compromis douloureux. De très importantes concessions furent faites aux esclavagistes, y compris l’acceptation de l’affranchissement graduel des esclaves, et le paiement de “compensations” aux propriétaires. Même si cela heurte nos sensibilités modernes, l’objectif des abolitionnistes fut cependant atteint de manière beaucoup plus pacifique dans les colonies britanniques qu’aux Etats-Unis, où l’abolition ne fut obtenue qu’au prix d’une guerre civile.

COMPROMIS

Les tactiques d’abolitionnistes américains intransigeants comme William Lloyd Garrison, qui refusaient d’envisager autre chose que la libération immédiate de tous les esclaves, furent en fait contre-productives. L’historien David Brion Davis suggère que la ” rhétorique extrémiste de Garrison a probablement découragé de nombreuses personnes potentiellement sympathiques à la cause, et ceci peut expliquer pourquoi l’abolitionnisme américain a toujours été confiné à une faible minorité”. Abraham Lincoln obtint la nomination présidentielle parce qu’il était un modéré. Il voyait d’un mauvais œil les militants anti-esclavagistes, déclarant que leur conviction d’avoir toujours raison lui “répugnait”, bien qu’il ait toujours haï l’esclavage.

Aux Etats-Unis, l’abolition fut imposée par les Etats de l’Union contre la volonté des esclavagistes sudistes, qui réussirent à maintenir un système de ségrégation et d’oppression à l’égard des Noirs pendant encore un siècle après la fin de la guerre de Sécession. De nombreux anciens esclaves virent leur condition de vie se dégrader matériellement après leur affranchissement. Par opposition, l’exemple des colonies britanniques suggère que l’abolition graduelle de l’esclavage, par le biais de compromis et de petites étapes successives, fut au bout du compte plus rapide, plus efficace et moins sanglante que l’abolition par la force (même si l’impulsion de militants plus radicaux en Grande-Bretagne fut aussi décisive dans les années 1830).

“Mieux vaut un tiens que deux tu l’auras”. C’est la leçon que les décideurs réunis à Cancun devraient retenir. Ce serait une dangereuse erreur historique de croire qu’une approche refusant tout compromis a mis fin à l’inhumanité de l’esclavage, et que ce sont toujours par des approches intransigeantes qu’on réalise les avancées les plus importantes. La nécessaire législation visant à réduire les émissions de gaz à effets de serre sera elle aussi obtenue plus sûrement et plus rapidement par le biais de concessions âprement négociées. Il est plus que jamais urgent de faire un premier pas dans la bonne direction.

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