L’histoire de l’environnement, une discipline en plein essor

(article paru dans Le magazine Sciences Humaines13808073872_SH253_258, Nov 2013, n°253)

Changement climatique, énergie, biodiversité…, autant de thèmes qui intéressent les historiens. Le dernier congrès de la Société européenne d’histoire environnementale démontre la vitalité du champ.

L’histoire environnementale est en plein essor en Europe. En témoigne le franc succès de la 7e conférence européenne de la European Society for Environmental History  qui s’est tenue à Munich fin août : plus de 500 intervenants (dont une quinzaine de Français), plus d’une centaine de sessions sur quatre jours. Belle réussite pour l’ESEH, fondée en 1999, dont le nombre d’adhérents a doublé au cours des deux dernières années.  Le fait qu’une brasserie bavaroise renommée fournissait la conférence ne peut seul expliquer ce succès. On mesure le chemin parcouru par rapport au premier colloque organisé par l’ESEH, en 2001, en Ecosse, à laquelle seulement 150 universitaires avaient pris part.

Les contributions portaient comme d’habitude sur des zones géographiques allant bien au-delà de l’Europe, de l’Australie à l’Afrique et de l’Arctique au monde Byzantin, et balayant un vaste spectre chronologique, même si la majeure partie des contributions portaient sur le monde contemporain. Les échelles d’approches variaient également,  bien que l’on constate la même tendance que dans le reste des sciences humaines à la multiplication des études sur des sujets très pointus. On pouvait ainsi approfondir ses connaissances sur la chasse à la sauvagine sur les côtes finnoises entre 1940 et 1945 ou encore sur les relations conflictuelles entre les cormorans et les hommes en Lituanie, tout cela au cours d’un seul et même panel…

Signe des temps, de nombreuses sessions portaient sur les questions climato-énergétiques.  Ainsi, un panel portait sur les craintes – déjà fort anciennes – liées à la pénurie d’énergie et à la « famine » de charbon, avivées en Angleterre après 1865 par la publication de l’ouvrage de W.S. Jevons, The Coal Question (traduit en français sous le titre Sur la question du charbon).

Le rôle du climat en débat

Une vingtaine de sessions étaient consacrées à la climatologie historique, avec comme invités d’honneur les historiens Emmanuel Le Roy Ladurie et Christian Pfister, qui sont revenus dans une table-ronde très suivie sur leurs parcours intellectuels (la conférence fut aussi l’occasion pour les administrateurs de la nouvelle International Society for Historical Climatology and Climate History de tenir leur premier conseil et de remettre un prix à ces deux chercheurs). Ce champ actuellement très dynamique est un lieu de rencontres et d’échanges entre sciences humaines et sciences dures : le croisement de sources historiques traditionnelles (mémoires, relevés de températures…) avec des données établies par des scientifiques (analyse des troncs d’arbres ou de carottes de glace…) permet d’établir les fluctuations climatiques de manière plus sûre que si une seule source était utilisée. Mais les méthodes et les approches des sciences humaines et des sciences dures suscitent également des malentendus : là où les scientifiques cherchent à isoler un facteur particulier (le climat) pour en étudier les effets sur l’histoire humaine (voir par exemple l’article récent publié dans Nature[1]), nombres d’historiens refusent les liens de causalité trop directs et insistent sur la complexité des sociétés humaines et la variété des réponses aux stress climatiques : Le Roy Ladurie avait ainsi choisi d’écrire en 1967 une histoire « sans les hommes », estimant que le climat n’avait pas joué de rôle dans l’histoire récente (sa position a considérablement évolué depuis).

Des munitions pour les climatosceptiques ?

De nombreux intervenants ont déploré ce qu’ils considèrent comme le grand retour du déterminisme dans les articles publiés dans des revues comme Nature ou Science, ravivant les craintes d’un retour aux théories d’Ellsworth Huntington ou Friedrich Ratzel qui faisaient du climat un facteur explicatif essentiel de l’histoire humaine. Les deux approches sont bien sûr toutes deux valables et complémentaires. Reste le problème de la communication des résultats des recherches au public : le fait que le climat a fluctué au cours des siècles et que des stress climatiques ont parfois eu des effets positifs sur les sociétés (résilience) sert souvent de munitions aux climato-sceptiques, ce dont les chercheurs doivent tenir compte lorsqu’ils publient leurs résultats s’ils ne veulent pas les voir détournés et décontextualisés. Un historien suggérait à ce propos de systématiquement commencer par rappeler que les changements climatiques dans l’histoire humaine ont toujours été d’une amplitude inférieure à celle prédite avant la fin du siècle ; que si l’humanité a jusqu’à présent toujours résisté aux chocs climatiques passés, il a souvent fallu plusieurs dizaines de millions de morts avant qu’elle ne s’adapte au changement, et enfin que les sociétés préindustrielles étaient sûrement plus résilientes que nos sociétés modernes très complexes, et de ce fait, très fragiles. De quoi donner matière à réflexion jusqu’au prochain congrès de l’ESEH, lequel aura lieu à Versailles en 2015, en espérant que la localisation contribuera à faire d’avantage connaître ce dynamique et important champ de recherche dans l’Hexagone.


[1] Hsiang, Solomon M., et al. “Quantifying the Influence of Climate on Human Conflict.” Science  (August 1, 2013).

VIIe Conférence biannuelle, European Society for Environmental History, « Circulating natures : Water, food, energy », Munich, 21-24 août 2013.

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